Extrait du livre : Ce que signifie “être staff dans une école Sudbury »Chapitre 10 – Le rôle du staff à la Sudbury Valley :Hanna Greenberg[réimprimé de Reflections on the Sudbury School Concept, Sudbury Valley School Press, 1999]
Quand on me demande ce que fait le staff à la SVS, je suis toujours incapable de répondre. Bien sûr, je sais ce que moi et mes collègues faisons à l’école et je peux aisément décrire nos activités. Mais cela ne répond pas vraiment à la question. Les gens seraient satisfaits d’entendre que nous gérons l’école, que nous parlons aux étudiants, que nous leur enseignons des choses comme les maths, l’art ou le ski. Ils aiment savoir que nous sommes disponibles pour des réunions parents, que nous aidons les étudiants à entrer à l’université ou à trouver du travail, que nous lisons ce qu’ils écrivent, et plus généralement que nous faisons toutes les choses que les enseignants sont censés faire pour leurs étudiants. Le staff de la SVS fait tout cela, et pourtant décrire ces activités ne transmet pas l’essence de ce que nous faisons. Ce serait comme dire qu’être parent consiste à nourrir, habiller, et abriter des enfants, ainsi qu’à leur enseigner des compétences et de bonnes manières, une religion ou des valeurs morales. Pourquoi est-il si difficile de parler de ce que nous faisons ? Parce que la partie la plus importante de notre travail est intangible, imprévisible et changeante. Récemment, j’ai lu un article dans le Smithsonian (Juillet 1994, p.78), intitulé “Les enfants n’ont pas besoin d’équipement, ils ont besoin d’opportunités” à propos de la façon dont les enfants utilisent les aires de jeu. Il s’avère qu’ils préfèrent creuser des trous dans des bacs à sable, jouer avec des bâtons et des branches, ou grimper aux arbres, plutôt que d’utiliser les structures savamment élaborées qui abondent dans de nombreuses aires de jeu à travers le monde. Les gens qui les ont conçues et construites pensaient que les couleurs vives de ces structures, leurs tunnels et leurs échelles de toutes formes feraient le bonheur des enfants. Mais il s’avère qu’elles ne retiennent pas l’intérêt des enfants bien longtemps. Il semblerait que les enfants préfèrent les lieux non prévus par les adultes, les lieux qu’ils trouvent par eux-mêmes. Cet article m’a rappelé une erreur que nous avons faite pendant les premières années à l’école. Nous avons acheté une structure en bois complexe faite pour que les enfants y grimpent et s’y suspendent. Nous avions de maigres ressources mais nous pensions que les dépenses liées à cette structure vaudraient le coup car elle serait vite utilisée par nos étudiants. Au début les enfants l’ont explorée, mais rapidement ils s’en sont lassés et ne l’ont plus utilisée. Quelque temps après, nous l’avons enlevée. Nous avions appris une leçon : que moins nous préparions de choses pour les étudiants, mieux c’était. Nous avons appris à les laisser nous dire ce dont ils avaient besoin au lieu d’anticiper leurs besoins. Mais c’est seulement maintenant que je comprends l’importance de cette leçon. Les enfants aiment explorer des endroits inexplorés et inconnus, et préfèrent le faire sans que les adultes ne le leur demandent ou les guident. Ils le font instinctivement. Cela fait partie de leur nature. En effet, je crois que c’est dans la nature humaine de trouver l’exploration d’endroits inconnus plus attrayante que de suivre les pas d’autres qui ont exploré pour nous et qui nous montrent ce qu’ils estiment digne d’être vu. Bien sûr, une personne peut apprendre des autres. Par exemple, les peintures d’Andrew Wyeth m’ont appris à voir la couleur dans le paysage hivernal nord-américain, qui m’apparaissait avant comme tristement sombre et incolore. Mais je n’ai pu apprécier ces tableaux qu’après avoir vécu dans cette région pendant un certain temps et avoir moi-même expérimenté les paysages. Un mélange d’expérience personnelle et d’apprentissage venant des autres est souvent fructueux. Cependant, le bon dosage est impossible à prédire ou à contrôler puisqu’il varie largement d’un cas à un autre. Cela me ramène au rôle du staff à la SVS. Nous faisons partie du paysage des enfants qu’ils explorent. Nous sommes les adultes dans le spectre d’âges des personnes avec qui les enfants interagissent. Parfois nous leur apprenons à voir quelque chose sous un nouvel angle, parfois ce sont eux qui mènent, et qui nous montrent des choses que nous n’avions jamais vues auparavant. Tout ceci arrive spontanément et au hasard et est toujours nouveau et différent. Ce qu’un membre du staff apporte aux vies des étudiants est plus que la somme des diverses petites rencontres, dont la plupart semblent sans conséquence. Au fil du temps, les étudiants se rendent compte que la présence du membre staff a enrichi leur vie d’une façon qu’ils sont incapables de décrire mais qui leur est chère et appréciée. Ils diront qu’ils aiment la personne, ou qu’ils aiment discuter avec elle, ou qu’ils se sont sentis encouragés et soutenus par elle. Ils peuvent rarement définir exactement ce qu’ils ont appris en particulier ou comment ils ont bénéficié du staff. Pourtant ils veulent de nous et sont clairs sur le fait qu’ils souhaitent que nous soyons à l’école. Donc, le rôle du staff est d’être une personne qui participe à la vie de l’école et de ses étudiants. Plus la personne est authentique et intéressante, plus les étudiants la trouveront fascinante et plus elle impactera leur vie. Vous ne pouvez pas le planifier, vous ne pouvez pas faire semblant, et vous ne pouvez rien faire d’autre qu’être vous-même. Cela signifie que ce que vous avez à offrir aux étudiants en tant que staff est simplement vous-même en tant qu’être humain. Ils trouveront ensuite des moyens d’interagir avec vous, de vous explorer, et d’apprendre de vous. En plus de cela vient tout le travail de faire tourner l’école à la fois physiquement et “spirituellement” – y faire le ménage, s’occuper des relations publiques, de l’entretien des locaux, organiser des sorties au camping et faire toutes les autres choses que le staff fait pour faire tourner l’école. Il est facile de décrire le travail explicite, mais presque impossible de parler de ce que veut dire “se rendre disponible pour des interactions”. Peut-être qu’une analogie sera utile ici. Nous avons tous déjà vu des arrangements de fleurs en tissus dans des maisons ou des bâtiments publics. À première vue elles ont l’air magnifique, mais après une plus longue exposition elles commencent à nous déplaire. Elles sont bien conçues et bien faites, et pourtant leur similitude et leur prédictibilité finissent par nous ennuyer. Elles sont sans vie. Les vraies fleurs, au contraire, sont toujours attrayantes, toujours magnifiques. Elles ne sont pas seulement jolies, elles sont réjouissantes. Elles sont une partie vivante du monde naturel et elles nous aident à apprécier le fait d’être en vie. Le staff ne peut pas être arrangé et défini comme des fleurs en tissu. Il doit être constitué d’être vivants, grandissants, faisant partie de la vie de la communauté de l’école. |